Il était une fois un parfum qui rendait femme…

C’est l’histoire du passage d’un âge tendre à celui qui nous mène tout droit vers la vie d’adulte. De ces moments empreints d’innocence qui peu à peu s’ouvrent à la prise de conscience d’une existence, celle qui ne dépendra plus de parents protecteurs ou de copains de classe complices, mais de ses propres choix et des belles rencontres qui jalonneront son parcours.

Parlons-en, des rencontres: elles vous font parfois réaliser que vous preniez un mauvais chemin, ou bien qu’il y a encore plus beau à découvrir, à portée de main. Elles transforment d’un coup un quotidien bien huilé en une nouvelle aventure totalement inédite. Elles marquent donc ce chemin de vie et se cochent à la manière de petites étapes qui vous construisent, et vers lesquelles vous aimez certainement revenir, histoire de vous souvenir…
Dans mon histoire personnelle avec le parfum, il est une rencontre qui a marqué un grand tournant de mon existence. J’avais alors presque 15 ans, et mon intérêt se portait simplement sur mes études (en jeune fille bien sage) et sur ma pratique du violon. Les garçons ? Non, vraiment pas. J’observais d’un air amusé mes camarades se laisser griser par ce tout nouveau sentiment amoureux, les filles en rougir, les garçons s’enhardir, mais moi, rien. D’ailleurs, ces jeunes Don Juan me le rendaient bien !

Mon parfum de l’époque ? Bonne question. Certainement quelque chose de peu marquant, et peu important. J’ai souvenir de « Vanille Bourbon » et « Pomme Cannelle », deux créations signées Jean Laporte (avant la scission avec le futur Artisan Parfumeur), que je portaient petite fille. J’aimais celui de mes parents, « KL » de Lagarfeld pour elle, « Aromatics Elixir » de Clinique, pour lui. Et mon premier contact avec un vrai parfum de femme fut un concrete de « Cinabar » d’Estée Lauder, offert par ma mère. Mais jamais, jamais je ne pensais que parfum et féminité pouvaient être liés.

L’année de mes 15 ans, donc, je partais pour un court séjour à Hammamet, en Tunisie, dans le cadre d’un stage musical. A l’aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle, je me balade au duty-free, et décide de dépenser quelques sous confiés par mes parents pour mes loisirs. C’est en me dirigeant vers le stand parfumerie que d’un coup, l’envie de succomber à la tentation m’est venue. J’avais plusieurs fois admiré une magnifique publicité pour un nouveau parfum, et son évocation visuelle était loin d’être classique. On y voyait une femme « baguée » de flacons, un visage très sensuel et mystérieux. Le flacon, d’ailleurs, sort de l’ordinaire : du verre pourpre, emballé dans un packaging vert émeraude. Des couleurs tellement peu familières de mon environnement…

Et son nom : « Poison ». On est loin des parfums vendeurs de rêve, de douce féminité. Il évoque l’interdit, l’inconnu… il me fait rêver, même si je n’ai aucune idée de son odeur. Et d’ailleurs, cela ne m’intéresse pas. Je l’attrape, je le paye, et je le range précieusement dans mon sac, impatiente de porter pour la première fois un parfum de dame.

« Poison » ne m’a pas quittée durant toute la semaine. Il intriguait mes compagnes de chambre, qui ne portaient même pas de parfum, mais surtout, il déclenchait chez les garçons une réaction toute nouvelle : sourires, paroles échangées, invitation à se balader sur la plage ou à danser ensemble lors de nos quelques soirées en discothèque. Pour la première fois de ma vie, je regardais ailleurs et autrement, et le garçon n’était plus cet être idiot et transparent, mais finalement une personne fortement agréable quand on prenait le temps de s’y intéresser.

La question, pour m’aborder était souvent la même : « c’est quoi ton parfum ? », pour les plus courageux. Les autres prenaient parfois l’excuse de nos instruments respectifs pour glisser finement une allusion à cette fragrance qui ne ressemblait à aucune autre aux alentours. Et quand je répondais, fière de mon parfum de dame, revenait toujours la référence à cette fameuse publicité, qui à priori n’était pas passée inaperçue.


C’est lors de ce voyage que je suis tombée pour la première fois amoureuse… Drôle de coïncidence. C’est l’un de mes « admirateurs de parfum » qui m’a envoyé, peu après notre retour, ma première lettre d’amour. J’ai même le souvenir, quelques jours plus tard, en allant en cours, d’être sortie du métro, et d’avoir été « sifflée » par quelques ouvriers à quelques mètres de là. « Poison » m’avait donc ouvert la voie à la féminité, au cœur qui bat pour un autre, à l’envie de plaire, de séduire.


Aujourd’hui, bien sûr, je sais que c’est la troublante et magique tubéreuse qui fut la cause de tous ces émois. Une fleur beaucoup admirée en parfumerie, souvent moins portée qu’elle le pourrait, car encore intimidante, voire trop provocante. Je me souviens avoir ri après avoir lu qu’aux Etats-Unis, certains restaurants interdisaient leur accès aux femmes portant « Poison », comme on le fait aujourd’hui pour les fumeurs. Cela n’est heureusement jamais arrivé en France !


Pourquoi cette envie de vous parler de « Poison » ? Car jusqu’à l’an dernier, il était sagement rangé au rayon des souvenirs. Puis, une envie de le sentir à nouveau s’est présentée, et là, terrible, je découvert qu’il n’est plus distribué qu’avec parcimonie. Je m’interroge et pose la question à plusieurs vendeuses de différentes parfumeries : Dior n’a pas renouvelé les stocks depuis longtemps, et peut-être que… J’avoue que cela m’a fait un choc: le parfum qui m’a fait devenir femme disparaitrait? J’ai donc écrit un long mail à Dior, passé le message à quelques amies passionnées de parfum pour en avoir le cœur net. Finalement, pas d’arrêt, mais un ralentissement. Je n’ai donc pas hésité une seconde : je me suis racheté un flacon, désormais rangé au côté de « Carnal Flower », des Editions Frédéric Malle, et de « Tubéreuse Criminelle », de Serge Lutens. Car non seulement ce parfum m’a fait aimer devenir femme, mais il m’a également fait aimer passionnément la tubéreuse.
Et vous, chères lectrices, quel parfum a marqué votre passage de l’adolescence à la vie adulte? Vous-même, messieurs, en avez certainement une idée…

Direction artistique : Michelyn Camen

Cet article est en fait ma première chronique écrite pour le site américain CaFleureBon (top 10 des sites de parfums aux EUA). Michelyn Camen, sa rédactrice en chef, m’a demandé d’apporter mon regard sur le parfum une fois par mois (chaque troisième lundi, plus précisément), en me laissant totalement libre dans la rédaction. Merci à elle et toute son équipe de leur chaleureux accueil… Avec, je l’espère, la possibilité un jour de leur rendre une petite visite à New-York.
Pour les anglophones, la version « originale » est disponible en cliquant
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