Se souvenir…

Plusieurs jours d’absence, parce que le mois d’août, parce qu’un mauvais rhume, parce qu’aussi l’envie d’écrire sur pleins de sujets différents… C’est un blog « Bazar », n’oubliez pas.
Ce qui finalement me donne envie de reprendre le chemin du clavier, c’est juste un petit signe à quelqu’un qui a énormément compté dans ma vie et m’a guidé selon ses convictions.
Il m’a également fait partager tout le dévouement qu’il réservait à son métier, un métier d’extérieur bohème et léger, mais qui le faisait partir tous les matins à 7h, pour ne revenir qu’à minuit passée. Il pouvait tout aussi bien l’exercer dans un studio d’enregistrement, enfermé avec « ces maudits fumeurs » (et oui, à l’époque, la loi Evin n’existait pas), ou dans une fosse d’orchestre, le plus souvent celle de l’Opéra Garnier, même s’il avait une tendresse particulière pour celle de la salle Favart, et une détestation chronique pour celle de l’Opéra Bastille. Il y a aussi eu les plateaux télé, mais comme il avait la sale habitude de se planquer à l’extrémité de l’orchestre pour qu’on ne le voit pas, mes souvenirs sont plus rares, excepté cette soirée des Victoires de la Musique, où 10 secondes de duo avec le violoniste Nigel Kennedy l’ont alors mis sur le devant de la scène.
Et puis, mon regard à moi. Ou mon oreille, plutôt. Cette habitude de le chercher dans la fosse, de lui lancer un petit coucou avant le début du spectacle, de refaire de même, une fois le rideau tombé et les lumières rallumées, avec le sourire, et la fierté d’avoir été là. Celle de pénétrer dans le secret d’une régie de studio d’enregistrement, de m’asseoir sagement sur une banquette, et d’attendre qu’il vienne écouter le morceau interprété, pour pouvoir l’embrasser, et être sa spectatrice à lui. Il est même arrivé, plusieurs fois, que le son de son violoncelle, par la magie d’un compositeur bien inspiré, prenne un peu plus la vedette. C’était comme s’il me parlait à moi, à sa manière, lui qui finalement n’était pas très à l’aise avec une plume, parce qu’une plume, ce n’est pas un archet.
Lui si sauvage et si personnellement impliqué dans son métier de musicien, me faisait parfois rentrer dans l’intimité de son univers. Dans ces moments-là, je me postais devant lui, souvent assise sur la moquette de notre salon, et j’écoutais l’artiste répéter. « Qu’en penses-tu ? », me demandait-il alors. « Et si je fais le déhanché à ce moment-là, c’est mieux, peut-être ? ». Cela valait aussi bien pour le solo de La Tosca, que pour une composition de Paul Mauriat. Ou encore, ce fameux « Corsica » de Petru Guelfuci, son dernier véritable enregistrement, que je connaissais déjà par coeur avant même qu’il ne sorte dans le commerce.
Il aurait pu faire une grande carrière de soliste, car finalement, se faire souffler le premier prix par Mstistlav Rostropovitch en 1951, à Prague, en pleine guerre froide, ce n’est pas une histoire de talent, mais de politique.
Mais il n’aimait pas voyager, ni trimballer son violoncelle d’aéroport en aéroport. Par contre, une fois le vendredi soir arrivé, direction la voiture, et le Pays d’Auge, dans la maison qu’il avait achetée 10 ans avant ma naissance et remise en état (le village lui doit d’ailleurs l’installation des premiers poteaux téléphoniques). C’était son havre de paix. Loin de lui l’envie de découvrir de nouveaux pays, de visiter quelconque musée. Son truc, c’était de se balader dans sa forêt privée, ou bien de faire le tour du pâté de maison, toujours à pieds, souvent aux aurores, et au retour, de ramener quelques buches pour la cheminée. Les week-ends, mais aussi les vacances, toutes les vacances.
Puis la retraite. Là, plus de violoncelle. Il a alors pris dix ans d’un coup, et physiquement, et dans la tête. Pour sûr, ceux qui l’avaient côtoyé tout au long de sa carrière n’auraient pas reconnu le vieux monsieur que j’ai retrouvé sur le quai de la gare de Lisieux, quelques mois à peine après qu’il ait définitivement quitté Paris et la musique.
Voilà 5 ans qu’il est parti, brusquement. Même si, comme ses frères, il était persuadé que le mot fin s’inscrirait pour ses 56 ans, l’âge où son père est décédé. Comme eux, il a passé ce fameux cap, mais n’est pas allé plus loin que le chiffre 72. On se prépare toujours plus au moins au jour où la nouvelle tombera comme un couperet, mais finalement, on ne peut s’empêcher de penser aux derniers instants, et dans mon cas de n’avoir pas vu venir la fin. Ce n’était pas possible, et cela m’a pris du temps pour l’accepter.
Pourtant, depuis 5 ans, à chaque 16 août, à minuit, je redeviens la petite fille fragile et dépendante que j’ai été pendant de si longues années. Si je n’ai pu lui dire au revoir avant, je garde de nombreux souvenirs personnels, qui ont plus de valeurs que tout héritage en monnaie sonnante et trébuchante, des souvenirs qui ne s’achètent pas, qui ne se volent pas. Des rires, des baisers, des danses sur le banc de pierre, des coups de gueule, beaucoup de fierté, cette veste et sa trace de peinture fraîche, et quelques interprétations désormais au coeur de mon MP3 favori.
Il me manque, et j’ai parfois encore ce réflexe de vouloir l’appeler, quand je n’ai pas le moral, ou au contraire quand j’ai une grande nouvelle à partager. Mais j’ai la chance de pouvoir renouer le lien, reconnecter les émotions, tout simplement en l’écoutant.
Sweet dreams, dad…

 

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