Dan Fante, au nom du père, du fils et de l’écriture…

Amateurs et amatrices de plumes sages, de verbiages politiquement corrects et de best-sellers Grand Journalisables, passez de suite votre chemin… L’écrivain dont il est question ici est sans rapport aucun avec M.L., le chouchou du moment, ni même avec A.N., que tant trouvent délicieusement « truffée ». Il ne raconte pas de belles histoires avec de jolies fins, ne trempe pas sa plume dans l’encre Iroshizuku couleur Yama-Guri, et ne déroule pas sous vos yeux le « Manuel du savoir-écrire en société ».
Non, Dan Fante n’est rien de tout ça. C’est un instinctif, un « fils de » (John), un gratteur de mots qui s’est découvert ce talent sur le tard, avec toute la gouaille, les situations scabreuses et les entailles morales que vous dessine une vie sacrément mouvementée.
Ne soyez pas vexé(e) si son nom ne vous dit rien, en tout cas si vous ne saviez pas que John avait un fils qui… Moi-même, la semaine dernière, j’ignorais son existence ; et c’est par le biais d’une interview réalisée par Guillaume (The Chesterfield Project), que j’ai découvert cet écrivain du vrai, du brut, et de l’instinct. J’ai choisi une défloration littéraire en douceur, avec « Régime Sec » (Short dog), un recueil de nouvelles qui traduit très bien le style Dan Fante : des paumés qui survivent, des cons qui mériteraient bien un coup de pied aux fesses, des donzelles qui sont tout sauf farouches, et tout cela dans des situations à la fois terre-à-terre et rocambolesques, où la cruauté humaine tutoie souvent la fatalité divine. Pour vous mettre en mots tout cela, un langage cru, parfois, des dialogues encore plus vrais que du vrai, souvent, et des phrases qui respirent au rythme d’un froid réalisme, toujours. Vous aventurer dans du Dan Fante, ce n’est pas vous enrouler dans un pull cachemire rose bonbon, mais plutôt vous couvrir de la veste d’uniforme poussiéreuse et pleine de trous d’un ancêtre simple soldat. A la guerre !
Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, j’ai eu la chance d’assister ce dimanche à une discussion organisée dans le cadre du festival America de Vincennes, où Dan Fante intervenait sur le thème « Fante père et fils »… Tout un programme quand on connait le parcours du romancier. Lui-même père de Michelangelo Giovanni Fante, six ans, il ne s’est pas réfugié derrière une quelconque miséricorde, se livrant avec pudeur, mais sans détours, aux nombreux spectateurs du théâtre Francis-Scott Fitzgerald.
Comme je vous le disait plus haut, la vie de Fante n’a pas été de tout repos. Alcoolique, SDF, « chouchou » des policiers, il n’avait aucune vision de ce qu’il pouvait être, mis à part le « fils de ». Et donc, du lourd. C’est un jour, par pur hasard, qu’il a découvert sa vocation.
En 1988, une énième fois sans le sou, et alors hébergé par sa mère, Dan ne trouve rien de mieux à faire que de fouiller dans le garage familial. Il y découvre la vieille machine à écrire de son père, et un reste de ramette de papier ayant servi à l’écriture de l’une de ses dernières oeuvres (John Fante est ensuite devenu aveugle). Sans réfléchir, il met un peu d’huile dans le mécanisme des touches et commence à écrire : « Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé à une histoire, et pas à moi« . Des premiers mots tapés avec le fantôme paternel derrière son dos. « J’avais l’impression d’écouter ses conseils, de corriger une ponctuation mal placée ou une phrase qui ne voulait rien dire. Bon, au final, c’était nul ! Alors, je l’ai réécrit« .
Ainsi est né « Les anges n’ont rien dans les poches » (Chump Change). Ont suivi d’autres oeuvres aux titres… évocateurs, mais qui, en version originale, sont parfois encore plus savoureux. Des romans, « En crachant du haut des buildings » (Spitting off Tall Buildings), « La tête hors de l’eau » (Mooch), « Limousines blanches et blondes platine » (86’d), ou de la poésie en prose, « De l’alcool dur et du génie » (A Gin-pissing-raw-meat-dual-Carburator-V8-Son-of-a-bitch from Los Angeles), et « Bons baisers de la grosse barmaid » (Kissed by a fat Waitress). Quand on compare le père et le fils, le « genre Dante », la base de leur filiation littéraire existe : c’est la fiction autobiographique.
Remontons un peu, même beaucoup, en arrière. Grand-père, père, et lui-même ont tous été alcooliques, et doués pour raconter des histoires. Dan Fante nous donne une explication tout ce qu’il y a de plus parlante : « C’est comme d’avoir les yeux marrons, c’est génétique. Nous étions tous pareils« . Ce goût des vapeurs aux degrés souvent supérieurs à 40, il les explique par les origines de la famille, native des Abruzzes, en Italie. Une région nichée dans les montagnes, où l’hiver dure près de 9 mois. Il fallait bien s’occuper quand la neige envahissait le village, alors le grand-père Fante jouait et buvait. Mais il racontait également de belles histoires. John a hérité de ce talent de « performer », et l’a transmis à Dan.  Le village existe toujours, avec à peine plus d’un millier d’âmes, plus ou moins liés entre eux : « J’y retourne tous les ans, voire plus. Je m’y sens chez moi. La grand-mère du maire est une Fante, comme bon nombre d’habitants. En fait, nous sommes tous un peu cousins !« 
Revenons au rapport père-fils. Un père admiré mais avec qui les rapports filiaux n’étaient pas simples : « Vivre avec lui, c’était sans doute comme vivre avec Picasso. Il avait deux humeurs ; soit il était en colère, soit il était très en colère« . Dan Fante parle d’un homme passionné, difficile à vivre, donc, mais également très critique. Envers lui-même et ses proches. Leur relation a longtemps été tendue : « Nous communiquions en criant, et il valait mieux que nous ne nous retrouvions pas dans la même pièce ! » Le père et le fils se rapprocheront avec les années, Dan étant même le seul membre de la famille présent au chevet de John dans les derniers instants de sa vie. « Il s’est passé quelque chose de curieux le jour de sa mort. Les trois infirmières qui s’occupaient de lui se prénommaient Mary, Maria et Marie. Pour la petite histoire, mon père avait été enfant de choeur dans son enfance. Cela faisait trois jours qu’il était dans le coma. Puis d’un coup, il s’est arrêté de respirer. Je lui ai alors crié « respire », et il s’est remis à respirer. Puis de nouveau, sa respiration a cessé. L’une des infirmières, l’une des trois « Marie », m’a alors dit très simplement de le laisser partir. »
Laisser partir l’homme qui lui a fait « le plus beau cadeau« , celui de transmettre sa passion de l’écriture : « On ne peut pas donner plus important« . Et puis, les similitudes existent, en tout cas dans le plus profond de leur inconscient. John Fante avait une belle vie, jouant au golf avec ses amis, allant boire (trop) dans les bars, et surtout gagnant très bien sa vie comme scénariste à Hollywood, à la grande époque du cinéma américain. Mais cela ne le rendait pas heureux : « Mon père était partagé en deux, même si c’était difficile à percevoir. Il détestait écrire des scénarii, qui pourtant lui rapportaient beaucoup d’argent. Il préférait écrire des romans, qui ne rapportaient pas autant, bien sûr. »

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