Un coup de bottes aux fesses…

Il parait que c’est la crise.
Que de plus en plus de familles, d’étudiants, même de cadres, ont un mal fou à boucler leurs fins de mois.

Il parait qu’il va falloir faire des économies, car l’économie, elle, va mal.
Se serrer la ceinture, choisir à deux fois avant de s’acheter un paquet de cookies à 4 Euros ou celui, moins joli (et moins bon, parfois) à moitié prix.

Payer de nouvelles taxes, sortir quelques euros supplémentaires si l’on fume du tabac, si l’on boit de l’alcool ou des bulles sucrées.

Quand Coluche avait créé les Restos du Coeur en 1985, je suis certaine que dans ses pires cauchemars il n’aurait pas crû que des mamans célibataires, travaillant à plein temps, seraient obligées d’y quémander les produits de base à toute alimentation pour nourrir leurs enfants.

Alors même si, après avoir moi-même frôlé la correctionnelle, j’ai réussi à remonter la pente, je reste assez bouche-bée du manque de discernement de certains magazines féminins. A une époque, quelques-unes de leurs pages seulement étaient consacrées à des silhouettes « couture ». Pour le reste, vous aviez de quoi trouver votre bonheur sans pour autant gratter les fonds de tiroirs en milieu de mois.

Mais depuis quelques années, et l’apogée des hebdomadaires tels Be ou Grazia venus titiller le leadership du vétéran Elle, les « it » sont devenus le snobisme ultime de cette presse : le « it-bag », les « it-shoes », le « it-vernis »… J’en passe et des meilleurs. Sauf que, course au scoop oblige, vous retrouvez les mêmes « it » dans tous les titres  de presse féminins. Avec cette impression de racolage limite agressif qui vous fait crûment comprendre que ce « it » là est partout, et que vous, qui ne l’avez pas encore, n’appartenez pas au monde merveilleux du chic, du bon goût et de la classe made in France.

Ajoutez à ça cette tendance à placer le curseur « prix » à un niveau défiant toute logique socio-économique, avec des pages dépassant allègrement les 1000 Euros par tenue. Et de constater que la rédactrice juge une paire de bottes à 150 Euros le minimum acceptable à débourser…  dans un numéro « spécial petits prix ». Gloups.

Il m’est donc monté une sacrée colère, ces derniers jours, à cause d’une paire de cuissardes, vue dans tous les hebdos féminins, soit en couverture, soit en bonne place dans la rubrique « les Indispensables ». Signée Isabel Marant, elle se surcôte déjà de quelques centaines d’euros supplémentaires par rapport à un modèle similaire d’une marque lambda, même réputée.

Elles sont jolies, of course ! ©net-a-porter.com

Ajoutez-y des franges, c’est-à-dire un truc importable dans votre quotidien de femme active ; des franges qui forcément se coincent dans l’embrasure d’une porte de métro tout juste refermée sur soi (un truc quotidien, quoi !).
Des bottes mi-daim, mi-cuir, qui sans doute prennent l’eau à la moindre averse automnale (je ne parle même pas des effets de la neige !).
Des cuissardes qui transforment un basique mètre soixante-cinq en copie conforme d’un nain de jardin.

Mince, grande, jeune... En effet, elles lui vont bien ! ©Isabel Marant

Si malgré tout ça, il vous reste encore quelque motivation pour les ajouter sur votre shopping list, attention à l’attaque : il vous faudra débourser pas moins de 980 Euros !!! Près de 1000 Euros pour être une fashion victim fin 2011, et une has-been début 2012…

Mais loin de moi l’idée de me révolter sur le prix de ces bottes. Après tout, chacun(e) fait ce qui lui plait de son porte-monnaie. Mon coup de gueule a plutôt pour source cette vulgarisation de pièces modesques de plus en plus chères, à une époque où certains rempilent pour la quatrième année consécutive avec le même manteau, économies obligent.

Que les magazines nous placardent ces produits à la valeur équivalente d’un SMIC comme si c’étaient des produits de première nécessité est assez choquant, vu l’époque que nous vivons. Qu’ils laissent ça à Vogue, et leur lectorat ciblé « haut de gamme » depuis des décennies.

Mais qu’ils pensent à ces gamines qui souffrent dans leur identité d’adolescente et croient qu’une paire de bottes à la mode les rendront enfin « normales ». Qu’ils pensent à ces mères de famille qui cumulent boulot, éducation des enfants, tenue de la maison, tout ça en 24h chrono, 7 jours sur 7, et qui n’ont ni l’énergie, ni les moyens d’être des ménagères-mannequins. Qu’ils se rendent compte, surtout, qu’ils n’ont plus ce statut de « faiseurs de mode » en acceptant de suivre aveuglément ce que leurs disent (voire leur rédigent) les bureaux de presse.

J’y ai par contre trouvé un avantage : celui de bouder ces tendances à l’espérance de vie plus courte que la célébrité d’un candidat de télé-réalité. Et donné encore plus l’envie de trouver des pièces sympas, décalées, parfois uniques pour un total qui ne dépasse jamais deux chiffres.

C’est décidé, pour le prix de ces cuissardes, je m’offre une partie de mon futur séjour en Inde. Un luxe rien que pour moi, qui habillera mes souvenirs de jolies couleurs, de belles rencontres. Des souvenirs intemporels, qui n’auront, eux, aucun prix !

Et forcément, je craque pour ces bottes de prince Moghol qui datent du XVIIe siècle ©Musée International de la Chaussure

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